La danse et ses miroirs à Beaubourg
di // pubblicato il 30 Gennaio, 2012
L’exposition Danser sa vie du centre Pompidou est à l’affiche jusqu’au 2 avril prochain. Il s’agit d’une somme extraordinaire qui s’intéresse aux rapports extrêmement féconds entre la danse et les arts visuels au XXe siècle.
Le titre de l’exposition renvoie à une phrase tirée de l’autobiographie d’Isadora Duncan, publiée en 1928 : « Mon art est un effort pour exprimer mon être par des gestes et des mouvements (…) Je n’ai fait que danser ma vie. »
Selon elle il y a entre la danse et les autres arts un déséquilibre structurel, car la danse ne « donne rien en retour (…) rien d’autre que cet instant unique et fugace où on se sent vivre ». Ainsi la danse n’est pas seulement un art corporel, mais un acte sacré dans la mesure où elle est holocauste, c’est-à-dire un sacrifice sans reste.
Il est alors évident que ce qui fait la singularité de la danse court-circuite par avance tout projet qui chercherait à l’exposer, puisque sa substance n’est rien d’autre que son accomplissement. Les enregistrements filmés surtout réduisent outrageusement la danse à une image figée. Bien que la présente exposition n’y renonce pas, son véritable intérêt, (enlever la virgule) réside dans la diversité des supports proposés : pièces créées exprès pour la vidéo, installations, œuvres live, sculptures et peintures, documents chorégraphiques et scénographiques, costumes, protocoles de performances, etc.
Le public non pratiquant surtout, apprend beaucoup des nombreux documents préparatoires exposés.

Les commissaires ont choisi d’ouvrir l’exposition par une sorte de manifeste, exprimant leur volonté de prendre à bras le corps ce problème qui se pose quand on cherche à montrer la danse. On rencontre dans la première salle un dispositif déstabilisant qui pose question : un ensemble où se confrontent et s’affrontent en un dialogue étonnant, la peinture (La Danse de Matisse, œuvre emblématique de la peinture du XXe siècle), la danse en chair et en os (avec la performance de Tino Sehgal, Instead of allowing some thing to rise up to your face dancing bruce and dan and other things) et en image filmée (In the palace de Daria Martin).
Cette dernière, que l’on voit en premier après le passage du portillon, évoque, dans une série de tableaux immobiles, les chorégraphies qui ont marqué le siècle au point de devenir des icônes. Sa lenteur déconcerte et on passe rapidement à la suite. Mais quand on y repense plus tard, on s’aperçoit qu’elle pose la question qui guide toute la démarche que nous sommes invités à suivre : ces figures immobiles vivent-elles, ou sont-elles les statues d’un passé éteint ? Une fois passé l’ « instant fugace » de leur incarnation, que laissent-elles ?

Il y aura donc trois axes à explorer : le dialogue entre la danse et les arts picturaux, l’irréductible du corps, et la reprise créative de la tradition et l’interrogation du langage qui s’y est mis en place. On traversera, suivant des parcours qui croisent ces trois thèmes, le XXe siècle, celui où la danse, rompant avec un classicisme qui avait fini par l’enfermer, redevient ce qu’elle est : élément essentiel d’un art de vivre.

La première section, La danse comme expression de soi, s’interroge sur la subjectivité d’un genre nouveau qui prend corps dans la danse libre, délestée de la rigidité du ballet académique. La figure d’Isadora Duncan et son influence sur les artistes de son temps est bien documentée, comme celle de Nijinski.La subjectivité, à présent centrée autour du corps et de ses possibles donnent aussi lieu à tout un appareillage théorique et représentatif nouveau : de François Delsarte à Mary Wigman, en passant par Rudolf von Laban, on suit avec intérêt la mise en forme et en histoires de la chorégraphie moderne.

La deuxième section, Danse et abstraction, part des ballets cinétiques de Loïe Füller, pour s’intéresser ensuite d’une part aux futuristes italiens et russes, et d’autre part aux travaux de Kandinsky et à leur influence sur von Laban. La géométrisation radicale mise en œuvre par ces mouvements culmine dans le Ballet triadique de Oskar Schlemmer, dont les costumes trônent au centre de la salle consacrée au Bauhaus.
La troisième partie, Danse et performance, commence avec les expériences dadaïstes de Sophie Taeuber-Arp, Mary Wigman, Emmy Hennings et Suzanne Perottet.
Une place importante est consacrée aux travaux de Merce Cunningham et John Cage au sein du Black Mountain College, et à l’influence qu’ils exercèrent sur les artistes qu’ils fréquentaient comme Andy Warhol ou Robert Rauschenberg.
A mesure que l’on progresse à travers les sections, les frontières d’abord assez marqués entre la danse et la peinture ou la sculpture tendent à se brouiller, pour laisser place à des œuvres difficiles à classer dans un seul genre. Cette ambiguïté est maximale dans les travaux de Yves Klein ou de Trisha Brown, où la chorégraphie, à partir d’un protocole performatif rigoureux aux enjeux théoriques et même métaphysiques, donne lieu à une trace picturale qui a ensuite son existence propre.

Dans son ensemble, cette rétrospective foisonnante est une réussite. La grande quantité d’œuvres, que je n’ai pu qu’effleurer ici, laisse tout d’abord un peu étourdi et confus. Il faudra du temps, et plusieurs visites à chacun, pour tracer avec les œuvres ses propres histoires, et pour atteindre ces instants fugaces dont Isadora Duncan nous dit qu’on s’y sent vivre.